La prouesse de Paradis gigogne réside dans sa capacité à faire de l’échec de la rédemption une victoire littéraire par la dissolution de l’identité dans « l’uniforme de l’infinitif ». Cette œuvre qui ne cherche pas à séduire finit par toucher, sans promesse aucune, et laisse le lecteur transformé, hanté par ces infinitifs qui continuent de résonner longtemps après la lecture, comme autant de gestes inachevés, de possibles jamais réalisés, de chemins qu’on aurait pu prendre et qu’on n’a pas pris. Et peut-être est-ce cela, au fond, le véritable paradis : celui qu’on découvre, un jour, au cœur même de la fatigue, quand les mots cessent de tricher et que le silence, enfin, a trouvé sa forme comme un souffle qui refuse de s’éteindre. Tenir ainsi le mot le plus ténu, le plus resserré possible, et sous l’apparente banalité, dans la blancheur d’une lumière mince, peut-être sauver avec éclat l’irréparable.
Extrait de la Préface d'Anne Kaufman